Pourquoi certains joueurs de backgammon annoncent les dés en persan
Dans le monde arabe et en Turquie, certains joueurs de backgammon annoncent les dés avec des mots hérités du persan, parfois mêlés au turc. Un six et un cinq en donnent un bel exemple.
CUBE BackgammonPublié le Mis à jour le
En prenant un café avec mon ami syrien Anas, j’ai appris que certains joueurs de backgammon annoncent les dés avec des nombres persans, même lorsqu’ils parlent arabe. J’ai eu envie de retrouver ces mots et de comprendre comment ils étaient entrés dans le jeu.
Dans son étude des échecs et du backgammon dans la Perse sassanide, l’historien Touraj Daryaee décrit la présence de nombres persans dans le vocabulaire du jeu en Turquie et dans les pays arabes. Il y voit un indice de la diffusion d’une forme persane du jeu au Proche-Orient et en Anatolie.
Six nombres qui ont voyagé avec le jeu
Les nombres persans à l’origine de nombreuses annonces se reconnaissent assez facilement une fois réunis :
Les nombres persans de un à six, en transcription simplifiée.
Dé
Nombre persan
1
yek
2
do
3
se
4
chahar
5
panj
6
shesh
La prononciation et l’orthographe évoluent au passage d’une langue à l’autre. Daryaee relève notamment les formes du pour deux, jahr pour quatre et benj pour cinq, qu’il rapproche de leurs équivalents persans. Le tableau présente les formes persanes de base, et ces variations vous aident à les reconnaître en écoutant une partie.
Pour les joueurs persanophones d’Iran, ces nombres appartiennent à la langue de tous les jours. Ce qui m’a intéressé dans la remarque d’Anas, c’est leur présence autour d’une table où l’on parle arabe, alors que les joueurs disposent d’autres mots pour ces six nombres.
Ce que l’on entend dans « shesh besh »
L’expression familière shesh besh, qui sert aussi à nommer le jeu, signifie six–cinq. Ses deux moitiés viennent de langues différentes : shesh signifie six en persan, tandis que beş, souvent transcrit besh, signifie cinq en turc. En persan, cinq se dit panj.
Une enquête de terrain du ministère jordanien de la Culture sur les traditions de Karak en donne un exemple savoureux. La notice consacrée au backgammon précise que le nom du cinq devient besh lorsqu’il est associé au six. Elle donne ainsi shesh besh pour 6–5, mais une forme issue du persan pour le cinq de 5–4. Dans ce seul témoignage local, le jet détermine donc le mot employé.
Les doubles ont aussi leurs annonces
En 1907, ce vocabulaire était déjà assez établi pour figurer dans un manuel de langue. À la page 264 de son Ottoman-Turkish Conversation-Grammar, V. H. Hagopian présente les nombres persans, puis les combinaisons utilisées au backgammon et dans d’autres jeux. Il donne notamment du-shesh pour 6–6 et du-se pour 3–3 : deux six et deux trois.
Pour 1–1, il indique hep-yek, qui associe le turc hep, « tout », au persan yek, « un ». L’enquête de Karak relève une annonce dont on reconnaît la parenté plus d’un siècle après. Apprendre à annoncer les dés peut donc passer par quelques expressions entières, en plus des six nombres.
Anas m’a aussi raconté que, dans les cafés en Syrie, certains joueurs chevronnés refusent de jouer avec vous si vous n’annoncez pas les dés de cette façon.